Chers
amis "Anciens"
dans le cadre du centenaire du Lycée Chateaubriand, cette année
la cérémonie de remise des diplômes de baccalauréat
s'est déroulée dans le Salon d'Hercule du Palais Farnese (cela
doit évoquer bien des souvenirs de cérémonies de clôture
d'année scolaire pour les plus anciens des anciens!) et nous avons eu
le plaisir et l'honneur de la présence de Madame Edmonde Charles-Roux
(bac 1937).
Anne-Marie van Leeuwen-Maillet a réussi à obtenir le texte du
discours de Madame Charles-Roux, que nous vous proposons. Nous remercions Anne-Marie
et publions également sa lettre.
Hélas, nous devons préciser qu'aux deux anciens élèves
qui nous ont quittés à Bagdad, qu'Anne-Marie mentionne dans sa
lettre, il faut en ajouter une troisième: Nadia Younès (bac 79).
Lettre envoyée à Madame Edmonde Charles-Roux le 27 août 2003
Chère
madame,
nous nous sommes rencontrées en juin au palais Farnèse lors de
la remise des prix aux bacheliers de Chateaubriand. Je vous avais demandé
le texte de votre discours pour le diffuser sur le site de l'Association des
Anciens Elèves. Son intérêt, et la force de vos convictions
me semblaient devoir être transmis, dans le calme, à un plus grand
nombre d'anciens élèves, que les seuls heureux candidats de ce
jour.
Je vous renouvelle cette demande, d'autant plus, que les récents événements à Bagdad me l'ont remis en mémoire. Vous souligniez l'importance de l'engagement de certains de vos camarades pour la paix et la justice en Europe pendant la guerrre. Aujourd'hui, nous pleurons deux anciens élèves, morts dans les combats de notre temps pour plus de paix et de justice, guerre contre l'indifférence qu'ils menaient dans le cadre de l'ONU. Sergio Vieira de Mello (1965) et Jean-Sélim Kanaan (1987) étaient, pour plusieurs d'entre nous, des amis et des camarades dont nous étions fiers. Je retrouve, dans ce sentiment, celui que vous aviez exprimé avec tant de foi. Une formation ouverte et internationale ne peut que susciter des vocations plus universelles au service des hommes de ce temps. En rendant hommage à ceux qui les ont choisies, et à une idée de l'homme que nous aimerions voir partager par beaucoup, on ne peut que souligner la nécessité de voir se maintenir ce lieu d'apprentissage à l'international et à la différence qu'est, parmi d'autres, le lycée Chateaubriand.
Dans l'espérance de pouvoir relire votre texte, et de le transcrire sur l'ordinateur pour transfert sur le site des anciens, je vous adresse mes respectueuses salutations.
A.M. van Leeuwen-Maillet
Monsieur l’Ambassadeur, Mesdames, Messieurs, Chers lycéens, chères lycéennes,
Entre le lycée Chateaubriand et moi il y a une longue histoire, faite de reconnaissance, d’admiration pour les enseignants que j’ai eus, d’affection, de camaraderie aussi entre Anciens et presque une histoire de famille.
Aussi ai-je choisi de commencer mon propos en citant ceux de ces propos qui ont été tenus ici même, par mon père, lors d’un discours de distribution des prix. Mon père avait, au cours de sa vie de diplomate, fait deux longs séjours à Rome, au Palais Farnèse d’abord, puis en qualité d’Ambassadeur auprès du Saint-siège. En tout, quelques 14 ans de présence à Rome. Lors de son premier séjour —c’était avant ma naissance— il s’était attaché à faciliter la transformation de ce qui, alors, n’était encore qu’une assez modeste école libre pour garçons, sa transformation donc en un lycée d’Etat qui, très vite, allait devenir mixte. Voici donc ce qu’il disait à son jeune auditoire, je cite “Vous serez un jour d’anciens Chateaubriand. Votre patron fut un des hommes les plus orgueilleux du monde. Je me garderai de vous conseiller de l’imiter en cela. Cependant, je ne peux vous cacher que je serai heureux si, rencontrant quelqu’un de vous sous ce climat ou sous un autre, si je sens une nuance de fierté dans la manière dont il me dira: “Ancien de Chateaubriand” je n’y verrai pas un péché de vanité, croyez-le, mais seulement l’indice d’un bon souvenir d’école, d’une juste reconnaissance pour l’enseignement reçu et enfin de cette sympathie aux méthodes françaises de culture que nous avons eu pour but d’éveiller dans vos esprits et dans vos cœurs”.
Pour reprendre quelques mots de ce discours et l’allusion aux bons souvenirs d’école commençons par ceux-là.
Je suis entrée au Lycée Chateaubriand vers 1931 ou 1932. Je n’étais jamais allée à l’école. Il n'y avait pas d’école française à Prague, d’où je venais. Des gouvernantes, des percepteurs avaient réussi à m’apprendre à peu près (très à peu près) ce qu’il fallait savoir pour entrer en classe de 6e. Le choix fait par mon père “envoyer sa fille au lycée mixte” n’avait pas manqué d’étonner. Bien qu’Ambassadeur près le Saint-Siège et bien qu’il eut été longtemps question de m’envoyer chez les sœurs de Sainte Catherine d’Alexandrie via Torino, comme cela avait été le cas pour Gilberte Male, fille du célèbre Emile Male de l’Académie française, voilà que mon père me mettait dans un établissement d’Etat, mixte de surcroît. Grâce lui soit rendue. Je n’ai jamais eu à le regretter.
Installé depuis 1921 Via di Villa Patrizi, 10 ans plus tard, le lycée Chateaubriand, à l’époque où j’y entrais, était devenu une assez stupéfiante Babel. Les élèves étaient de 18 nationalités différentes. Cela était le cas depuis les premiers temps de l’existence du lycée et cela allait le demeurer jusqu’aux tristes événements de 1940 et la fermeture du lycée pendant toute la durée de la guerre. Cela allait le redevenir après la réouverture, où les élèves de nationalité française furent parfois minoritaires.
Notons au passage un point commun et il en étonnera plus d’un entre le lycée Chateaubriand de Rome et la Légion Etrangère. Le recrutement des élèves comme celui des légionnaires a souvent été le reflet, ou (si l’on préfère) la conséquence, des bouleversements politiques de l’époque révolutions, coups d’état, actions terroristes annonciatrices du naufrage des empires.
A l’époque où je découvrais le lycée Chateaubriand, il y avait dans l’air une nette dominante slave. On roulait joliment les r . Les amies et les amis que je découvrais s’appelaient Jeanne Volkoff (bulgare), Nathalie Evseef (russe), Varia et Nikita Haltzeff (russe), Vladimir Mascianovitch, Rachic et Pachic, tous yougoslaves et les belles des belles, les blondes demoiselles Volkonsky et Scherbatoff. Mais ce n’est pas tout. Car deux membres importants de l'administration du lycée roulaient les r eux aussi. C’étaient Mme Evseef, la mère de Nathalie élève au lycée, secrétaire de direction, et le surveillant des études le très respecté Monsieur de Zdrolevsky, ancien officier de la garde du tsar aux moustaches rousses et au prénom inoubliable. Il s’appelait Avenir... Avenir de Zdrolevsky. Il donnait en privé à ceux des élèves qui le désiraient des leçons d’équitation.
Lorsque “les petits” débutants réussissaient enfin à sauter un obstacle, Monsieur de Zdrolevsky leur remettait solennellement leur première cravache tandis que les grands —du moins ceux qui promettaient de devenir de vrais cavaliers un jour— recevaient non moins solennellement leurs premiers éperons. Quant à la chère Madame Evseef elle était très aimée, elle aussi, en dépit de ses principes sur l’éducation des jeunes filles qui étaient encore ceux qu'elle appliquait aux élèves du Smolnyi, le collège des jeunes filles de la noblesse à Saint-Pétersbourg avant la révolution d’octobre. Elle surveillait les filles de très près, réprouvant les coiffures “voyantes”, interdisant le rouge à lèvres et mettait en garde les parents lorsqu’un jeune homme venait trop régulièrement attendre leur fille à l’heure de la sortie.
La guerre, en transformant les mentalités, allait mettre un terme à ces façons d’être d’un autre âge mais pas à la surveillance de Madame Evseef qui, présente au lycée Chateaubriand depuis 1932, retrouva son poste après la guerre. Je l’ai revue bien des années plus tard. Elle faisait le compte de ses élèves filles ou garçons disparus, perdus, tués peut-être. Je l’entends encore de sa voix douce me disant “La guerre a tout changé. Je change de monde pour la deuxième fois. Il faut en tirer la leçon..
D’anciens élèves et d’anciens enseignants du lycée Chateaubriand ont donné de belles leçons de courage à leurs contemporains et dans bien des domaines différents. Il serait trop long de vous en faire la liste. Je souhaite ne citer que ceux qui, français ou étrangers, ont donné leur vie pour la défense, la libération du territoire ou bien pour la reconstruction d’un monde nouveau.
Il y a Guy Paluel qui fit ses études au lycée Chateaubriand dans les années 20. Capitaine du 10e régiment de tirailleurs marocains, il tomba à Saint-Just, dans l'Oise, en 1940.
Il y a aussi le fils d’un ambassadeur de Pologne à Rome, dont je n’ai pu retrouver le nom. Elève au lycée Chateaubriand dans les années 30, il fut engagé volontaire dans l’armée française. Il est tombé à Cassino en mai 1943.
Il y a André Lassagne qui fut professeur d’italien à Chateaubriand en 1938. Résistant, il fut arrêté par la gestapo à Calluire, l’endroit même où fut arrêté Jean Moulin. Déporté, Lassagne revint de son camp en piteux état. Il mourut des suites de sa déportation.
Enfin, il me faut mentionner de façon toute particulière un authentique héros, ancien professeur de sciences au lycée Chateaubriand entre 1937 et 1939. Son nom ? Daniel Trocmé né en 1912. Il était protestant. Voici en quelques mots ce que fut le bref destin de ce martyr, de ce fou de liberté et de justice, tel que l’a raconté son frère ainé, le docteur Charles Trocmé. Après avoir quitté Rome, la défaite consommée, l’occupation devenue féroce, Daniel Trocmé alla prendre en 1942 la direction d’une maison refuge pour enfants de proscrits. La maison était située dans un village isolé de la Haute Loire. C’était très exactement à Chambon sur Lignon. Un lieu devenu depuis le but d’un pèlerinage, un lieu de souvenir. Daniel prit le chemin de cette maison en toute connaissance de cause et à la demande de son cousin, André Trocmé, Pasteur du Chambon. Il hébergeait une vingtaine de garçons de provenances diverses: juifs, fils d’espagnols, de tchèques, de polonais, un anglais, deux français, deux petits orphelins. Puis, à cette charge, Daniel Trocmé ajouta la direction d’une petite maison voisine qui servait de refuge à 16 étudiants étrangers.
En juin 1943, Daniel Trocmé est arrêté au cours d’une opération menée par la gestapo. Il est emmené avec tous les étudiants et emprisonné à Moulins où ses parents affolés cherchent en vain à le voir. Fin août 1943, il arrive au camp de Compiègne. De là, il est déporté à Buchenwald et, de là, conduit au camp particulièrement dur de Dora dans les mines de sel. Transféré au camp d’extermination de Maidanek, il y meurt en avril 1944. Il avait 32 ans et son nom est gravé sur la haute plaque de Yad Vaschem. Daniel Trocmé figure donc parmi les Justes en ce lieu tragique et commémoratif construit prés de Jérusalem.
Quelle leçon tirer de ces quelques exemples ? Et bien, qu’il faut savoir pleinement profiter de la chance immense qu’ont les jeunes gens et les jeunes filles de votre génération, chers lycéens et chères lycéennes, d’avoir grandi, d’avoir été lycéens et lycéennes en temps de paix, d’entrer bientôt dans la vie active et d’y prendre votre place sans avoir connu la guerre et 1’Europe déchirée que les gens de ma génération ont connue.
Ce qui ne veut pas dire que vous vivrez hors de toutes difficultés. Dans ce monde en paix, votre bien le plus précieux, votre atout maître sera votre culture. L’Europe de la culture reste à faire. Ce sera sans doute l’aventure la plus exaltante et la plus audacieuse qui s’offrira à vous au cours du siècle que vous allez vivre.
Il appartiendra, ce siècle, à ceux de vous qui parleront le plus de langues étrangères et qui les parleront le mieux. Parmi lesquelles figure en première place, la langue française. Si vous 1’aimez, elle vous le rendra bien. L’écrivain que je suis vous le garantit. Souple, vive, précise, tendre et forte à la fois, exigeante aussi, la langue française vous rendra tant et tant de services qu’il vous deviendra impossible de vous en séparer. A ce stade, vous vous sentirez envahi par le désir de la défendre cette langue, et de vous battre pour que sa place soit encore et toujours la première.
Mais oui, le moment est venu de vous dire à tous “A vous de jouer et bonne chance !“